Traducteur: Mathieu Rousse
Relecteur: eric vautier Je suis très heureuse
d’être ici ce soir, pour partager mon expérience
dans le domaine de l’anticipation et plus particulièrement dans le domaine
de l’anticipation en tennis et les possibilités d’entraînement
de ces diverses habiletés. Pour commencer mon propos,
je voudrais vous raconter une petite anecdote tennistique qui s’est déroulée
il y a une dizaine d’années. Je cherchais alors
des partenaires d’entraînement et puis un de mes collègues
me propose de jouer avec un homme un petit peu âgé
et affaibli physiquement. On commence à s’échauffer tranquillement, puis mon collègue
vient me voir et me dit : « Si jamais vous faites un match,
laisse-lui des points d’avance, il faut un petit peu équilibrer
le rapport de forces. » J’hésite un peu, connaissant mon collègue.
Je préfère me taire, on attaque la partie. Je commence à servir, première balle de service,
retour gagnant. Bien joué. Je vais de l’autre côté. Première balle de service,
sans bouger, retour gagnant. Ah. Alors là, je commence à essayer
de varier un petit peu mon jeu, jouer haut, long, court, le faire courir, j’essaye de taper
un petit peu fort dans la balle. Résultat des courses :
je finis épuisée, je perds 6 jeux à 4, je vais remercier mon partenaire du jour. Et puis il me félicite,
pour mon intelligence de jeu. Papi venait de me coller 6-4 en marchant, et il se permettait de me chambrer
pour mon intelligence de jeu. Je vous avoue, je suis sortie
un petit peu vexée du terrain. Et je croise mon collègue,
petit sourire en coin, qui me dit : « Alors, tu lui as laissé
des points d’avance ? » Et c’est le moment où il m’a avoué
que j’avais eu l’honneur de jouer contre un ancien quart de finaliste
du tournoi ATP de Rome qui, vous pouvez l’imaginer, avait encore quelques
petits restes tennistiques. Du coup, la morale finalement
de cette petite anecdote, c’est que dans tout rapport de force,
on va tous avoir des qualités, on va tous avoir des points forts
et des points faibles, et finalement, très souvent,
l’intelligence et la ruse vont permettre de pallier une force peut-être
un petit peu moins importante. Ça nous renvoie à la référence biblique
de David et Goliath, le jeune berger d’Israël David
a été obligé avec sa fronde de ruser pour vaincre le géant philistin Goliath
de deux mètres quatre-vingts. Pour ceux qui ne sont pas très
au clair sur les références bibliques, je pense que le cartoon de Tom et Jerry
va vous situer un petit peu l’action : Jerry est tout le temps obligé de feinter
pour échapper à toutes les attaques de Tom qui tente de l’attraper. Dans le domaine du tennis,
chaque joueur a ses propres qualités, des qualités physiques
plus ou moins importantes. Le jour où Ivo Karlović
a joué Olivier Rochus, deux joueurs professionnels, ils n’ont pas eu les mêmes armes
ce jour-là sur le terrain. Olivier Rochus a certainement été obligé
de jouer avec un peu plus de finesse, de justesse tactique, voire d’anticiper, pour réussir à renvoyer les frappes
très puissantes d’Ivo Karlović. On en vient au thème central aujourd’hui :
qu’est-ce que l’anticipation ? Je vais vous parler
d’anticipation en tennis : qu’est-ce que ça veut dire
anticiper en tennis ? Anticiper en tennis
c’est partir, faire un choix, avant la frappe de l’adversaire. C’est-à-dire que je n’ai pas
d’information sur la trajectoire et pourtant je fais le pari, la balle
va aller sur la droite ou sur la gauche. Comme dans tout pari, si je réussis,
le bénéfice est important, si j’échoue, le risque est très grand, et le risque
au tennis, c’est le contre-pied. Je vais montrer deux exemples. Dans ce premier exemple, vous avez le joueur en haut qui part,
anticipe avant la frappe du joueur en bas. En arrêt sur image, on voit que le joueur
en bas n’a pas encore frappé la balle, que le joueur en haut est déjà parti, ce qui va lui permettre
d’ajuster le passing sur un point qui était très important
puisque c’était une balle de break. Donc un bénéfice très important
de son anticipation. Dans ce deuxième exemple, on va avoir le joueur en bas qui va se retrouver
en situation défavorable puisque le joueur en haut
vient à la volée. Du coup, il anticipe et son adversaire
joue dans l’espace libre. Vous allez voir le joueur en haut
qui monte au filet, qui met en difficulté le joueur en bas
qui va anticiper la volée courte croisée, donc il commence déjà
à partir de l’autre côté, et la balle est posée dans l’espace libre. On dit tout le temps, très très souvent,
on entend les commentateurs dire : « Anticiper, c’est fondamental au tennis,
tel joueur il a un bon œil, il voit tôt la balle,
il a une bonne lecture du jeu. » Mais il faut bien différencier
l’anticipation, qui est le pari, je pars avant la frappe de l’adversaire, d’une prise d’information qui permet
de présélectionner une action. La base de mon travail de thèse
a été de quantifier cette anticipation dans le tennis masculin de haut niveau. Pour cela, on a analysé 3 000 frappes
de balles de joueurs du top 10 ATP. Sur ces 3 000 frappes de balles,
on a relevé environ 10% d’anticipation. C’est-à-dire qu’il y a environ
300 frappes de balles où on a un joueur qui est parti avant
que son adversaire ne frappe la balle. Sur l’ensemble
des 3 000 frappes de balles, on n’a relevé que 2% de contre-pied. Ce qui veut dire que les joueurs savent
prélever une information très pertinente, même avant de lire
la trajectoire de balle. La question qui se pose
alors à nous, c’est : « Ces 300 frappes de balles,
quand est-ce qu’elles ont eu lieu ? » Dans notre étude, on a relevé 7% d’anticipation quand
les joueurs sont en situation favorable. Je suis en situation favorable,
je prends mon temps, il n’y a que 7% d’anticipation. 8% d’anticipation ont été relevés
dans les situations neutres. Les joueurs ont donc tendance à utiliser
des stratégies très conservatrices. S’ils ne sont pas en difficulté,
ils ne prennent pas le risque d’anticiper, parce que s’ils anticipent juste, comme on l’a vu tout à l’heure,
c’est intéressant ; mais s’ils sont pris à contre-pied,
le point est très souvent perdu. Par contre, pendant le rapport de force,
je suis en situation défavorable, je suis en crise de temps, à un moment il va falloir
prendre du temps pour essayer de renvoyer la balle. En situation défavorable,
on a relevé 79% d’anticipation. La question qui se pose à nous, c’est :
comment les joueurs anticipent ? Les joueurs sont capables d’analyser
la posture de l’adversaire. Par exemple, l’orientation
des épaules avant la frappe donne des informations
sur la trajectoire à venir. Dans nos anticipations, dans l’étude menée
sur ces 3 000 frappes de balles, on a vu que très souvent
l’anticipation avait lieu bien avant que l’adversaire
commence à bouger. Ce qui veut dire que les joueurs utilisent
de l’information tactique. On a beaucoup de cas où les joueurs
sont déportés d’un côté du terrain, l’autre côté est ouvert, les joueurs vont jouer
dans cet espace libre. Les joueurs sont également capables
d’utiliser de l’information sur les connaissances de l’adversaire
et de ses schémas de jeu. Par exemple, on a des joueurs qui, systématiquement sur un smash
vont jouer toujours la même zone, au fur et à mesure du match, ça fait
3 fois qu’il m’a mis le même coup gagnant, je vais pouvoir utiliser
cette information pour anticiper. Enfin, on sait
que la connaissance du contexte peut nous permettre de nous donner
des informations sur l’anticipation. Roger Federer, ex-numéro 1 mondial, quand il a une balle de break, il sert très souvent lifté extérieur
pour repousser son adversaire, éviter un coup gagnant
et donc rentrer dans l’échange. C’est une tactique qu’il emploie
très souvent sur ses balles de break. Dans le domaine de l’anticipation, maintenant qu’on sait quelles informations
on peut utiliser pour anticiper, la question va être d’être capable
d’entraîner nos jeunes joueurs. Je vais vous raconter
une autre petite anecdote, il y a quelques années,
j’emmène mes jeunes joueurs en tournoi. Ils jouent et j’ai un de mes enfants,
pendant tout le match, il joue le coup droit de l’adversaire,
qui est son point fort. Quand il sort du terrain,
je suis étonnée, je l’interroge : « Pourquoi tu joues son coup droit ? » Il me répond : « Non,
j’ai joué sur son revers ! » En fait, il était tellement égocentré
par ses problèmes techniques qu’il ne s’était pas rendu compte
que son adversaire était gaucher. Et c’est une anecdote vraie,
parce que nos enfants sont égocentrés. Donc la première étape, c’est la prise d’informations
sur l’adversaire. Est-ce qu’il est grand
et il risque de servir fort ? Est-ce qu’il est petit,
droitier, gaucher ? À partir de là, on va pouvoir analyser. Son coup droit
est son coup fort, son revers ? Est-il bon sur balles courtes ? Est-ce qu’il se déplace vite ? Et là, on va répondre à la question : comment faire
pour battre mon adversaire ? Quelle va être ma stratégie ? Comment je vais réussir
à mettre à mal mon adversaire ? Quand on a réglé ces questions
par rapport à son propre jeu, on va essayer dans ce rapport
de force d’aller voir quand mon adversaire est en position
de force, comment faire pour le contrer, voire anticiper les coups qu’il va essayer
de jouer pour me faire perdre le point ? Pour cela, on a plusieurs méthodes
d’entraînement qui sont possibles. La première méthode, c’est d’aller
analyser le jeu des adversaires. On va aller les voir en amont,
essayer de voir comment ils jouent. On va aider nos jeunes joueurs
à analyser le jeu des adversaires. On sait très bien
que dans les sports collectifs, les séquences de visionnage vidéo
sont très importantes avant d’aller rencontrer
la future équipe le week-end prochain. On sait également que les gardiens de but
au foot ont des fiches statistiques où sont notés les tirs préférentiels
des tireurs de penalty potentiels. Une deuxième possibilité, c’est de leur faire travailler la prise
d’informations en situation favorable. Quand je suis en situation défavorable,
je suis en crise de temps, en plus il faut que je prélève
de l’information, c’est compliqué. Si je réussis en situation favorable,
par exemple lorsque je joue un smash, de prendre de l’information,
de regarder si mon adversaire a bougé, d’aller jouer tranquillement
dans l’espace libre, ce serait déjà une première étape
dans ce rapport de force. Enfin, on sait maintenant
que grâce aux nouvelles technologies, on peut commencer,
grâce à la réalité virtuelle, à s’entraîner contre des avatars. Je vais vous montrer
un exemple de football réalisé par l’université de Méditerranée,
qui s’appelle le Paragoal. Grâce aux lunettes et à des capteurs
placés sur le gardien de but, l’environnement bouge
en fonction de ses mouvements. Par exemple, ils ont supprimé le frappeur, le gardien de but doit bouger uniquement
grâce à la trajectoire du ballon. Nos collègues de l’université de Rennes
sont en train de modéliser des avatars sur des joueurs de tennis pour travailler le retour de service
en situation virtuelle. Une autre possibilité, c’est tout simplement
de travailler sur de la vidéo. Est-ce que vous prêts à jouer avec moi ? Attention, ça va aller assez vite
et on n’a pas pris n’importe qui, vous allez anticiper contre Roger Federer. Vous êtes le joueur en bas,
dès que l’écran devient noir en bas, vous devez répondre si Roger Federer
joue long de ligne ou croisé. C’est à vous de jouer. Là attention, il va frapper croisé,
la balle revient… Attention, c’est à vous ! Long de ligne ! Vous êtes capable
d’anticiper contre Roger Federer. On a arrêté la vidéo
avant la trajectoire de balle. La dernière question que je vais
vous poser ce soir, c’est : et le joueur de demain ? Entre 1978 et 2015, la moyenne de taille pour les joueurs
du Top 10 ATP a augmenté d’environ 10 cm. On a des joueurs qui ont une préparation
physique très pointue, très précise. Ils sont très grands et très puissants. Donc la question qui se pose
aujourd’hui, c’est : et si le joueur de demain,
c’était le joueur le plus malin ? Je vous remercie pour votre attention. (Applaudissements)

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Dennis Veasley

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